Affaire Fiona : la justice et les femmes-araignées

Médée par Eugène Delacroix (1838). Détail.

La demande de remise en liberté de la mère de Fiona est examinée ce mardi à la cour d’appel de Riom. Malgré une responsabilité flagrante dans la mort de sa fille, Cécile Bourgeon n’a écopé que de cinq ans de prison pour non-assistance, recel de cadavre et dénonciation mensongère. Le jeu des remises de peine la rend libérable aujourd’hui. Conforme au droit français actuel, mais dérangeante sur le plan éthique, cette affaire nous invite à réfléchir sur les difficultés pour la justice d’appréhender les méandres psychologiques de ces femmes qui poussent leur enfant au tombeau sans jamais se salir les mains. Les femmes-araignées.

L’affaire Fiona : une trame complexe

Dans le film Douze hommes en colère, les jurés parviennent à surmonter leurs émotions premières afin de porter un regard plus sobre sur les éléments de l’enquête et empêcher un possible innocent de finir sur la chaise électrique. Dans l’affaire Fiona, il est possible de se demander si à force de rejeter tout soupçon d’émotion, les jurés n’ont pas méconnu certaines subtilités.

Nous avons deux accusés : Berkhane Maklouf et Cécile Bourgeon. Le beau-père et la mère. La brute et l’araignée. Le premier a été reconnu coupable d’avoir battu la petite fille de 5 ans à mort. A juste titre. La mère, en revanche, n’a écopé que de 5 ans et sera peut-être libre aujourd’hui. Le tort de Cécile Bourgeon ? Ne pas avoir protégé sa fille des coups d’un homme violent, avoir aidé à la dissimulation du cadavre et avoir mis en scène une disparition de Fiona alors qu’elle la savait morte.

Le Parquet s’est heurté ici à un problème majeur : accuser Cécile Bourgeon de violence physique est une impasse et pèse bien peu de chose face à la violence avérée du compagnon. Juridiquement parlant, la responsabilité de Cécile Bourgeon dans le décès de Fiona se limite à la non-assistance, ce qui sous-entend un statut passif.

Rien ne prouve que Cécile Bourgeon ait porté elle-même des coups mortels à sa fille,. Mais Cécile Bourgeon était la mère de Fiona. Face à des maltraitances graves, le silence de la mère est d’une violence morale extrême et a eu ici des conséquences dramatiques. Avec Fiona et le petit Tony, l’opinion s’interroge légitimement sur le bien-fondé d’une peine maximale de 5 ans. 50 000 personnes ont signé la pétition réclamant une « vraie justice pour Fiona ».

Cécile ou la mère-araignée

Dès le départ, Cécile Bourgeon a menti. Pendant quatre longs mois, elle a maquillé le crime en disparition, témoignée en pleurant devant les caméras, joué la mère éplorée pour ralentir le travail des enquêteurs. Patrick Henri éructant devant les journalistes à propos de la nécessité de la peine de mort pour le coupable tandis que l’enfant recherché gisait sous son lit n’en fut pas plus insolent et lâche.

 

Cécile Bourgeon, témoignant devant les caméras sur le prétendu enlèvement de sa fille

 

Cécile Bourgeon a été décrite par les psychiatres et la policiers comme « immature », « narcissique » , une « manipulatrice froide » désirant un enfant comme on veut « une glace ». Elle a d’ailleurs déclaré à la cour d’assise qu’elle aurait d’autres enfants et qu’elle était dans son bon droit : « J’aurai des enfants, de toute façon ! J’ai le droit ! », déclare-t-elle à l’audience. « Mon rêve, c’est d’avoir une famille nombreuse »

Elle n’a jamais voulu indiquer le lieu de l’enterrement du cadavre. Les présomptions ne reposent que sur les témoignages du couple Cécile-Berkhane qui ont tout intérêt à ne pas tout dire. Le corps bien caché de la petite Fiona porte peut-être des traces de violences inavouables pour les parents.

Enfin, elle a très peu décrit la mort de sa fille, est demeurée floue, de mauvaise foi. Quel intérêt si elle n’a été qu’observatrice ? L’expertise psychologique est claire : dans le cas de Cécile Bourgeon, « la femme sous emprise, l’amnésie, ça ne tient pas ».

Qu’est-ce qu’une femme araignée ? Cécile Bourgeon le décrit elle-même lorsqu’elle relate sa réaction à la mort de sa fille. Lorsqu’elle découvre le corps de Fiona morte sous les coups de Berkhane Maklouf, « en position de fœtus dans son lit avec du vomi plein la bouche », elle va chercher un sac pour le transporter. Pas n’importe quel sac : « celui de la maternité, tout doux à l’intérieur ». Elle enveloppe son enfant d’un cocon soyeux. Et ce cocon, c’est un linceul. L’instinct maternel jusqu’au bout de l’horreur.

 

Les insaisissables

La justice sanctionne rarement sévèrement ces femmes-araignées. Car si tout les accuse sur le plan psychologique et moral, la responsabilité factuelle est quant à elle difficile à établir. Souvenons-nous de l’affaire du Grand-Bornand : une famille entière assassinée dont trois enfants. L’assassin prit trente ans, mais sa compagne avait été reconnue comme étant plus ou moins le cerveau de l’opération. Elle fut condamnée à dix ans ferme pour association de malfaiteurs et dissimulation de la vérité.

En Belgique, la femme de Dutroux, dont la complicité ne faisait aucun doute, fut condamnée à trente ans. Elle n’en a purgé que dix, pour avoir assisté son mari dans l’enlèvement, le viol, et le meurtre de plusieurs petites filles.
Cette tolérance s’explique sûrement par le fait que ces personnes seules ne représentent pas de dangerosité particulière, elles ont été des catalyseurs et des amplificateurs de la folie meurtrière et pulsionnelle d’un homme. A elles seules, elles n’auraient jamais tué. Mais alors qu’elles seules auraient pu empêcher les crimes, elles choisissent de protéger l’assassin. Leur pouvoir de nuisance n’est pas quantifiable.
Nous avons de fait une personne menteuse et très peu coopérante, ayant participé activement au moins à dissimuler les preuves. Derrière ces descriptions, se profile une menace en puissance. Mais ces éléments sont pas de l’ordre matériel contrairement à des coups bêtes et méchants, ils appartiennent à un domaine plus difficile à cerner, à analyser et à prouver, car c’est le propre de la manipulation de n’être pas vraiment saisissable, et des araignées de savoir se faufiler sans s’exposer.

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